Trump et Saint-Simon

Donald Trump avait prévu d’annoncer le 15 décembre, de quelle manière il allait prendre ses distances avec la gestion de sa fortune, afin de tenter de couper court aux accusations de conflits d’intérêt (il a depuis repoussé cette annonce au mois de janvier).

Mon sujet n’est pas ici de souligner, comme on l'a déjà beaucoup fait, que les moyens qu’il a prévus sont entièrement inopérants. En proposant de confier les rênes de son empire financier à ses enfants, il montre qu’il ne comprend pas (ou ne veut pas comprendre) ce que c’est qu’un blind trust (une fondation indépendante). Ses enfants ne sont ni aveugles ni indépendants, d’autant moins qu’ils sont par ailleurs associés à toutes les décisions politiques de leur père, réunions avec des chefs d’État étrangers, etc.

Il est peut-être plus intéressant de se demander au nom de quoi on se scandalise.

Il nous semble évident, à nous citoyens de pays développés du XXIe siècle, qu’un homme politique en position d’influencer par ses décisions publiques, le devenir de ses affaires privées, se livre à un dangereux mélange des genres, qu’il devrait être vu comme corrompu et immoral, a fortiori quand il s’agit du président de la plus grande démocratie mondiale, à la tête d’une immense fortune.

Cela nous semble tellement évident qu’il nous est impossible de penser autrement, d’énoncer par exemple, sans ironie, que des conflits d’intérêt de cette nature seraient sans importance. Pour nous, toutes les actions publiques d’un tel homme seront toujours douteuses, et ce soupçon sera terrible, indépassable.

Saint-Simon n’est pas du même avis. À propos de la réception de la bulle papale Unigenitus, en 1713, il écrivait :

je fus saisi, tandis qu'il parlait, de ce que c'était qu'un jésuite, qui, par son néant personnel et avoué, ne pouvait rien espérer pour sa famille, ni par son état et par ses vœux, pour soi-même, pas même une pomme ni un coup de vin plus que tous les autres, qui par son âge touchait au moment de rendre compte à Dieu, et qui, de propos délibéré et amené avec grand artifice, allait mettre l'État et la religion dans la plus terrible combustion, et ouvrir la persécution la plus affreuse pour des questions qui ne lui faisaient rien, et qui ne touchaient que l'honneur de leur école de Molina.

[Chronique de 1713, tome 11 chap. 1 dans la 1ère édition Chéruel].

Saint-Simon combat la bulle ; le jésuite en question la défend. (La question est de savoir si elle sera « reçue », c'est-à-dire reconnue et acceptée par la France).

De façon à première vue surprenante, Saint-Simon reproche à son adversaire (le père Le Tellier, confesseur du roi), non pas d’être mu par son intérêt personnel, comme on soupçonne aujourd’hui volontiers tout un chacun, mais son exact contraire. Il se scandalise de son caractère incorruptible, insensible même aux pots-de-vin (!) : « un jésuite qui ne pouvait rien espérer pour sa famille et pour soi-même, pas même une pomme ou un coup de vin. »

Circonstance aggravante : non seulement ce prêtre est incorruptible d’une façon générale, mais en l’espèce ces questions ne seront d’aucune conséquence (matérielle) pour lui, ne le concernent en rien, qui ne touchent que « l’honneur de [son] école de Molina » !

Pour nous de tels propos sont non seulement incroyables, mais difficiles à comprendre si on essaie de les remettre dans le contexte de l’époque (ou de l’idée qu’on s’en fait) : ainsi, pour un grand seigneur de la cour de Louis XIV, l’intérêt matériel immédiat serait supérieur à l’honneur, c'est-à-dire moralement plus élevé ?

En réalité, Saint-Simon voit dans le père Le Tellier ce qu’on pourrait appeler un idéologue. Catholique fervent et sincère (en même temps que très attaché aux libertés gallicanes), Saint-Simon déteste l’intolérance religieuse et les persécutions qu’elle entraine, qu’il considère comme humainement détestables, et logiquement absurdes (car on ne convoque pas la Grâce à coups de mousquet). À tort ou à raison, il voit dans la bulle Unigenitus, qui condamne le jansénisme, l’instrument de l’intolérance, instrument d’autant plus odieux qu’il arrive de l’extérieur (Rome).

La réception de la bulle légitimera malheurs et massacres nouveaux, et pour quoi ? Pour « l’honneur » ? De qui ? De rien ni de personne, leur école de Molina.

Saint-Simon pourrait sans doute comprendre, sinon admettre, que des intérêts matériels immédiats motivent les actions des partisans de la bulle. Nouveaux revenus, nouvelles terres, nouveaux privilèges… il est prêt à descendre jusqu’aux pommes et aux verres de vin ! Quelque chose, n’importe quoi, qui ferait du jésuite un homme humain, un être qui a faim, qui a soif, qui recherche la considération ou le pouvoir.

Mais ce prêtre désintéressé, décharné, ayant d’avance renoncé à tout pour lui-même et pour sa famille, sans parents et sans amis, ne fait plus partie de la société civilisée, où il reste pourtant admis et où il conserve, en tant que confesseur du roi, un pouvoir malfaisant très important.

Il y a aussi, bien sûr, dans la critique de Saint-Simon, une amertume tactique ; ni lui ni personne ne pourra acheter le père Le Tellier, expédient pratique et sûr auquel on ne renonce pas sans regrets.

Mais plus profondément, pour Saint-Simon, ce qui ne va pas c’est que le confesseur du roi ne semble pas fait de matière organique (pour pouvoir pourrir il faut avoir été vivant). Dans un autre passage il le décrit physiquement en ces termes : « tête et santé de fer […] caché sous mille plis et replis […] les yeux ardents, méchants, extrêmement de travers ».

En fait, c’est un monstre, une chimère mi-homme mi-machine, une dépouille d’homme mal-ajustée et posée de travers sur un terrifiant mécanisme de fer. Son caractère incorruptible est le signe biologique de son inhumanité.

Revenons à Trump.

Incorruptible : l’idée a fait fortune grâce à la tradition puritaine. Mais, sans invoquer la résurgence contemporaine du fanatisme religieux, son avatar ultra-violent, on peut simplement se souvenir que c’est aussi le surnom de Robespierre. Est-ce que « Trump l’Incorruptible » est plus ou moins terrifiant qu’un Trump ordinaire ? La question est sincère, la réponse n’est pas évidente.

Au-delà de ses conflits d’intérêt, au-delà de son incompétence, on reproche d’abord à Trump d’être imprévisible. Trump l’Incorruptible le sera davantage. Il offrira aussi, peut-être, une oreille plus bienveillante aux positions extrémistes et purement idéologiques des conseillers qu’il a choisis, positions qui ne seront plus tempérées par un intérêt matériel immédiat.

Ses affaires sont le fil ténu qui raccroche encore Trump à la réalité ; il n’est pas certain qu'il faille le couper. Souhaitons que le président des États-Unis reste, au moins pour quelque temps, accessible aux charmes d’une pomme ou d’un coup de vin.

(Malheureusement, il ne boit pas d’alcool.)

Tue, 13 Dec 2016 • permalink

The burden of rudeness

I very often get calls at home, from people trying to sell me either new windows for my house or some low-cost mobile phone service.

I used to hang up on those calls, but not anymore!

Now I put them on speakerphone... and give the receiver to my four-year-old. He's very excited that someone wants to speak to him, and starts talking about his day right away.

This has transformed a very annoying experience into a great form of entertainment for the whole family.

And, it "shifts the burden of rudeness" to the caller... how do they dare hanging up on my son!!!?!

Wed, 04 Jun 2014 • permalink

The Duhem effect

From the best blog series ever (part III) comes this gem:

Popperian falsification is known in logic as modus tollens.

  • M: If A, then Y.
  • m: But not-Y
  • /.: not-A

But there is never just one A, so what we always have is:

  • M: If A and B, then Y.
  • m: But not-Y
  • /.: Either not-A or not-B

Thus, it is never evident on the face of it which of the prior assumptions -- and there will be more than two! -- has been falsified when Y fails of observation. The problem is, it's hard to know what unspoken assumptions you are assuming. The lack of stellar parallax was thought to falsify A (Earth goes round the sun) but it actually falsified B (the stars are millions of miles away). In fact, they are billions of miles away and the parallax is too small for eyesight to detect even with a 20x telescope. The stellar distance was believed to be fact, based on the brightness and diameter of stellar disks. But it turned out (in the 19th cent.!) that the "disks" were optical illusions caused by aberration, and the stars differed in intrinsic brightness.

In other words: we usually, literally don't know what we're talking about.

Fri, 11 Oct 2013 • permalink